Deux expositions majeures en ce moment à Paris nous parlent, l’une des premières représentations picturales du paysage aux alentours de 1600 (Grand Palais, jusqu’au 6 juin 2011), l’autre du jardin de la fin du XVIIIè siècle comme champ d’exploration du sentiment (Musée de la vie Romantique, jusqu’au 17 juillet 2011).

D’un côté, une nature idéalisée et modélisée, devant exprimer la notion de monde parfait au sens classique, de l’autre une nature allégorique et poétisée, qui marque la victoire temporaire de la sensation sur la conception.

Le hasard des programmations nous permet ainsi de mesurer à quel point la vision qu’une époque porte sur la nature illustre les réponses qu’elle veut donner au sens de l’existence humaine.

Exposés au Grand Palais, les peintres du début XVIIè, sous l’influence d’un clergé qui doit asseoir sa suprématie après le Concile de Trente, travaillent à des œuvres de paysage destinées à décorer les murs des villas papales et cardinales. La peinture de paysage doit alors révéler et « relever » la nature avec méthode et parcimonie, sans débordements maniériste ou sublimation baroque. Le paysage classique, dont les bases sont posées par Annibal Carrache avec notamment la Fuite en Egypte(1), s’affirme comme une idéalisation absolue du cadre naturel. Il s’ordonne selon une structure établie selon notamment des niveaux de gammes chromatiques, une composition en oblique, et l’ajout d’éléments pittoresques antiques; Il doit évoquer la force et l’harmonie, la beauté et la structure, le radieux et la paix. C’est un paysage intellectuel, pensé, que Poussin poussera à son paroxysme. Avec lui le paysage devient une architecture prévisible, calculée, immuable(2). Les œuvres de Claude Gellée dit Le Lorrain s’imposent dans cette exposition comme incroyablement novatrices dans le traitement des tonalités dorées de la lumière. On lui attribue d’ailleurs le mérite d’avoir opéré une grande révolution qui “consiste surtout dans le fait d’avoir placé le soleil au ciel”. Jusqu’à l’époque de Claude, personne n’avait songé à peindre le soleil, sauf de manière conventionnelle (3).

Le jardin romantique, au contraire, est la scénarisation d’un espace invitant  à expérimenter toute une palette de sensations. Nous sommes à la fin du XVIIIè siècle et au début du XIXè. Influencé par l’approche paysagiste anglaise et se positionnant en réaction au jardin dit ‘à la française’, le jardin romantique valorise la notion de parcours libre, comme métaphore de la dérive des sentiments, et ponctue la promenade de différentes fabriques, grottes, ponts et temples, comme autant de supports sensoriels(4). La nature devient intime, complice, sources d’émotion et de consolations au bruit du monde. Ainsi de Jean Jacques Rousseau à Ermenonville (5) pour lequel elle inspire les rêveries et stimule la sensibilité.. L’horticulture prend également tout son essor, encouragée notamment par Joséphine de Bonaparte et son intérêt pour les roses commandées au peintre et botaniste Redouté qui les fait venir du monde entier(6). Les acclimatations de plantes exotiques sous serre permettent également d’élargir le « vocabulaire émotionnel » du jardin. En bref, il est à cette époque envisagé comme un ‘feelground’ destiné à procurer plaisirs et ivresse. Louis Eustache Audot donnait de bons conseils à cet égard : “Quand on veut tracer les allées d’un jardin anglais, il suffit de soûler son jardinier et de suivre sa trace.”
Louis Eustache Audot, Traité de la composition et de l’ornement des jardins, 1818

 

Classique ou romantique, raison ou passion, entre les deux, nos cœurs baroques …

(2)

 

(3)


(4)

(5)

(6)

 

biblio

L’art du paysage – Kenneth Clark – Editions Arléa

Du paysage en peinture – Alain Mérot – Editions Gallimard

L’oeil n° 633 – L’invention du paysage à Rome

n°182 Dossier de l’art – Le paysage à Rome 1600 1650

Le jardin romantique de Georges Sand – Christiane Sand et Gilles Clément – Editions Albin Michel

+ les catalogues des expositions

Le jardin romantique de Georges Sans