Dans le jardin d’Eden, tout est à disposition et en abondance. Adam et Eve profitent d’une nature généreuse et bienveillante, le couple n’a pas besoin de domestiquer la terre. Jusqu’au jour où Eve, par un geste d’insouciance plus que de transgression (Dieu surprotège Adam et Eve comme des enfants, il ne leur a pas donné le sens critique ni a fortiori la capacité de se rebeller), projette l’être humain dans la réalité et la Responsabilité : désormais, leur survie dépendra de leur capacité à fertiliser le sol. Si la sortie du jardin d’Eden incombe donc à Eve, lui revient également le mérite d’avoir transformé le mari en père et en jardinier, ayant le devoir de lutter contre les forces entropiques pour transformer le chaos en création. Eve a donné à l’homme la possibilité d’être digne du don de la vie.

C’est par cette interprétation quelque peu provocatrice par rapport aux lectures théologiques que Robert Harisson introduit son livre sur le jardin comme lieu de réflexion de la condition humaine. Il rapproche cet épisode de la Genèse à l’histoire d’Ulysse, dont la déesse Calypso s’est éprise. Celle-ci lui propose l’immortalité et toute l’abondance que son île peut procurer pour qu’il reste avec elle. Mais Ulysse refuse, passe ses journées à la plage, le regard plongé vers l’horizon, pris d’une immense nostalgie pour ses terres, il veut retrouver sa femme, pourtant vieillissante, il veut retrouver ses responsabilités et la satisfaction de tirer les fruits, au sens propre et figuré, de ses activités. Le prix à payer des paradis est l’exil et l’ennui.

Toutes les époques se sont rêvées dans des jardins. Dans la mythologie, les Hespérides vivent dans un verger fabuleux, le jardin des Hespérides, et doivent garder les pommes d’or avec l’aide du dragon Lédon. On trouve également des jardins cultes dans la philosophie avec celui d’Epicure ou celui de Boccace, dans la religion bien sur, mais aussi dans la littérature, la poésie ou des rêves plus personnels. Tous recèlent une relation singulière à l’homme, un langage mettant en scène sa manière de penser le monde, de se penser dans ce monde et de le réenchanter. Les jardins tracent un lien entre une nature archaïque perdue et un divin inaccessible.

Les hommes aiment par-dessus tout ce qu’ils créent et ce qu’ils entretiennent. Le jardin est une manière de transformer les forces de vie en acceptant et en aménageant l’imprévisible et la propension au chaos. Il rappelle à l’homme autant ses pouvoirs de création que sa fragilité face à la nature.

Robert Harisson est professeur au département Littérature Française et Italienne de Stanford en Californie. Il est également l’auteur d’un livre sur les forêts. Dans Jardins, réflexions sur la condition humaine, il apporte sa vision philosophique pour rappeler que c’est au jardinier que l’on doit confier notre avenir.

HARISSON, Robert, Jardins, Réflexion sur la condition humaine, Editions Le Pommier, 2007